Transmettre

Le thème de notre neuvième édition des journées Cinéma et Réconciliation s’exprime par le seul vocable « Transmettre ».

L’infinitif du verbe sonne à la fois comme une injonction et comme une interrogation qui ouvre sur une infinité de missions. Ces missions nous concernent et nous mobilisent tous à des degrés divers.

Classe plein air - transmettreDes parents aux enseignants, encadrants aussi bien professionnels que volontaires, maitres et chefs d’équipes, intellectuels et penseurs, jusqu’aux institutions laïques et religieuses : à tous, s’impose le devoir de transmettre.

Ce que l’on ne veut pas perdre, ce que l’on doit préserver, ce qui doit être approfondi et amélioré doit être transmis sous peine d’être altéré, diminué ou disparu.

Transmission de génération à génération, synonyme de progrès. Les philosophes et les scientifiques ont souvent repris à leur compte, l’image pour chaque génération, de nains juchés sur les épaules de géants, celles des générations qui ont précédé et qui permettent à celle qui suit de voir plus loin et de faire reculer l’horizon.

Infinitude d’une tâche, peut-être de la seule tâche à accomplir sans relâche dans toute vie.

Tâche cependant ouverte à de multiples interrogations : « que faut-il transmettre ? » et « comment faire pour transmettre ? ».

Il est vrai que la pensée philosophique qui a succédé à la catastrophe des génocides du XXe siècle n’a eu de cesse de mettre à jour les liens qui articulent le savoir et le pouvoir en tant que courroies de transmission qui organisent le règne des uns et la soumission des autres, qui assurent la reproduction des élites et la perpétuation des misères.

Dès lors la tentation fut grande pour certains de démissionner, de refuser d’exercer ce devoir de transmission, lequel se trouvait alors marqué des stigmates du pouvoir normatif de soumettre.

Les histoires des colonisations et des missions religieuses n’avaient pas manqué non plus d’illustrer les pillages et les acculturations que laissaient dans leurs sillages une volonté et un pouvoir de transmettre. « Transmettre » avait bien trop souvent rimé avec « Soumettre ».

Bibliothèque - transmettreLes idéaux d’émancipation vont pourtant être confrontés à la question du vide laissé par les refus de transmettre. Pour faire des choix, s’épanouir dans une communauté de valeurs, il faut bien au préalable avoir bénéficié d’une transmission de ces valeurs, même si au final on choisit de s’en affranchir ou de les transmettre à son tour. Face à l’utopie d’une liberté naturellement offerte qu’il suffirait de laisser éclore en chaque être va s’affirmer à nouveau l’évidence d’une liberté qu’il faut recevoir de ses aînés et construire à force de travail.

Bien sûr la fuite en avant des innovations technologiques fait accroire, chez certains, l’illusion que nous connaissons déjà une inversion de la hiérarchie des détenteurs de savoirs, quand elle ne va pas jusqu’à susciter à nouveau l’idée que l’acquisition de savoirs pourrait se passer de maitres et s’appuyer sur les seules machines, rendues capables d’entrer en intelligence avec l’humain.

La première illusion repose sur l’évidence que nous avons tous à apprendre les uns des autres, quelques soient notre âge, notre culture ou niveau d’instruction. L’image de la petite fille apprenant à son grand père à se servir de sa tablette n’accrédite cependant pas l’idée que l’on pourrait faire l’économie du passé et de son histoire.

Robot - transmettreLa deuxième illusion, celle de l’intelligence artificielle, fait l’impasse sur l’intelligence du corps, bien loin de se réduire à un système de connexion neuronales et qu’un big data sera un jour capable d’imiter.

Reconnaissons toutefois que les innovations technologiques ne vont pas sans apporter des bouleversements qui ne doivent pas manquer de susciter nombre de questions comme celle du transhumanisme et de l’homme augmenté, augmenté non par la transmission mais par la connexion.

Transmettre, c’est en effet augmenter, au sens de grandir le sujet qui est l’élève. Tout à l’opposé de soumettre ou d’écraser, il s’agit bien là d’élever.

Transmettre retrouve alors toute la puissance et la générosité du don. C’est un échange, une entrée en intelligence par laquelle toutes les parties se trouvent enrichies. Loin d’être un simple transfert de savoirs comme d’anciennes pédagogies avaient pu le penser ou comme un machinisme du futur voudrait le réhabiliter, l’acte de transmettre engage les êtres dans une communauté d’esprit et de valeurs.

La foi et la croyance religieuse qui sont au fondement des communautés humaines doivent transmettre l’espérance qui les anime, sous peine d’effondrement de la notion même d’humain. Ne pas se dérober au dialogue et aux confrontations religieuses est peut-être une exigence de la question de transmettre et pour le moins une façon d’assumer et de faire vivre au présent un héritage de traditions.

Transmettre, faire don de ce que l’on a soi-même reçu, de ce qui nous a grandi, et en retour continue de nous grandir est acte de création et d’amour. Cela mérite notre plus grande attention.

Ambre - transmettreEt puis transmettre, concerne aussi les biens que l’on laisse en héritage : du petit objet sans autre valeur que celle que l’on dit sentimentale, souvenir qui parfois, du fait même de transmissions successives, prend une indéfinissable valeur, jusqu’aux habitations ou aux terres dont les descendants ont à charge de s’occuper et qui peuvent être source de tension voire de discorde entre les héritiers.

Le nom ou les œuvres que l’on reçoit de ceux qui nous ont précédé et qui de bien des façons nous obligent, continuent de vivre à travers nous, nous inspirent et nous stimulent. Les œuvres d’art ont ce pouvoir d’excéder nos vies individuelles ou familiales. Elles manifestent notre appartenance à une plus vaste communauté. Souvent nous n’avons pas conscience des forces que ses transmissions opèrent sur nos vies, sur nos êtres, et ce parfois, de très subtile manière.

« Comme le mot ‘bain-marie’ met dans la cuisine la douceur de la Vierge » (Pierre-Jean Jouve).

Marc Koninckx